Actualités - EXPOSITION

Publié le 30/11/2011 | 17:42

L’histoire enfouie des Algériens du Pacifique

Par Maité KODA

© album Archevêché, service des archives de Nouvelle-Calédonie L’exposition "Caledoun, Arabes et Berbères de Nouvelle-Calédonie se tient à Paris jusqu’au 4 décembre. L’occasion de découvrir des pans entier d’une histoire passée volontairement sous silence.

Nous sommes le 5 janvier 1864. Après 123 jours de bateau, Braham Ben Mohamed, matricule 94, est débarqué de l’Iphigénie. Sous ses pieds, la Nouvelle-Calédonie. Quelques mois plus tôt l’homme a été jugé pour "vol avec violences ayant laissé des traces de blessures ou des contusions". Il est condamné aux travaux forcés à perpétuité. Comme lui, ils seront 1 822 "Arabes", Algériens pour la plupart, à quitter leur terre natale pour le bagne colonial du Pacifique.
Condamnés aux travaux forcés, déportés politiques, ou petits délinquants récidivistes relégués, pour tous ces hommes, cette terre du bout du monde fait office de terrible châtiment. Sur l’ensemble de ces Algériens du Pacifique, une quarantaine seulement a fait le choix du retour, une fois la peine effectuée. Les autres meurent sur place, souvent dans les mois qui suivent leur arrivée tant les travaux forcés pouvaient être harassants. D’autres, une fois leur peine et leur période de résidence obligatoire effectuée, ont choisi de s’installer. C’est ainsi qu’on trouve encore en Nouvelle-Calédonie de nombreux descendants de ces hommes pour qui le Caillou répondait à l’appellation de"Caledoun".

Se réapproprier son histoire
C’est avant tout pour que les Calédoniens eux-mêmes découvrent cette part importante de leur histoire et constituante de leur société qu’a été crée l’exposition "Caledoun". "En Nouvelle-Calédonie, contrairement, à la Guyane, les bagnards sont anonymes. Ils n’ont pas d’histoire", explique Christophe Sand, commissaire de l’exposition et lui-même descendant de ces "Arabes". Parce que l’administration n’a pas conservé de portrait de chacun de ces hommes, mais aussi parce que le poids de leur histoire était trop douloureux à porter pour leurs descendants, cet héritage a été enfouit jusqu’à ce qu’il disparaisse des mémoires. L’exposition dévoile des documents issus des archives d’Outre-mer d’Aix-en-Provence, des archives de Nouméa ou même des effets privés des descendants. On revient entre autre sur le parcours de Mohamed Mokrani. Il mène en 1871 la révolte kabyle contre le pouvoir colonial français. Une fois la rébellion matée, il est transféré sur le Caillou. © Florence Klein
"Depuis, toutes les familles de descendants de bagnards arabes se sont liées à l’histoire de Mokrani poursuit Christophe Sand. Alors que Louis-José Barbançon (historien et également commissaire de l’exposition, ndlr) a démontré qu’il n’existe aucun descendant de Mokrani en Nouvelle-Calédonie aujourd’hui ! Les histoires de ces bagnards et les raisons qui les ont menés là représentent une telle souffrance que chacune des familles réinvente son passé", poursuit-il.

Les colonisés deviennent colons
L’exposition permet également de découvrir l’héritage laissé par ces Algériens. Les bagnards doivent parfois acheter une concession à l’administration française, qui pioche allègrement dans les terres kanak pour leur vendre des lopins de terre. Et, paradoxe de la colonisation, les Arabes, déportés car colonisés se retrouvent colons ou assimilés aux yeux des Kanaks spoliés.
Progressivement, l’acculturation les conduit à délaisser l’Islam. Souvent, les écoles catholiques, seules présentes en brousse, n’acceptent que les enfants baptisés et affublés de prénoms chrétiens. Circoncision des garçons, repas pris avec la main droite… jusqu’à aujourd’hui, dans certaines familles, quelques coutumes témoignent pourtant d’une influence arabo-musulmane. Et depuis peu, l’émergence de prénoms arabes et kabyles chez les descendants ou encore le retour de la cuisine algérienne témoigne d’une réappropriation de cette culture.

En Nouvelle-Calédonie, l’association des Arabes et amis des Arabes de Nouvelle-Calédonie oeuvre pour la reconnaissance de ce passé. En Algérie, où cette histoire de déportation était totalement méconnue, la diffusion à la télévision nationale de 6 épisodes d’un documentaire réalisé par Saïd Oulmi sur le sujet a sensibilisé un pays entier. L’association a reçu plus de 5 000 lettres d’Algériens, stupéfaits que ce pan de leur histoire leur soit totalement inconnu.
"Caldoune, Arabes et Berbères de Nouvelle-Calédonie hier et aujourd’hui", devrait être acheminée en Nouvelle-Calédonie en 2012.  "Cette exposition est tout sauf une complainte, précise Christophe Sand. Elle permet surtout aux Calédoniens de mieux regarder leurs racines pour pouvoir ensuite regarder devant eux".

Exposition "Caledoun, Arabes et Berbères de Nouvelle-Calédonie hier et aujourd’hui", jusqu’au 4 décembre à l’Institut du Monde Arabe, 1 rue des Fossés Saint-Bernard, 75005 Paris

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